« Il n’y a pas plus de santé mentale parfaite qu’il n’y a de parfaite santé physique. De même que chacun de nous est passible de quelque rhume de cerveau ou digestion accidentellement perturbée, de même chacun de nous peut connaitre sa crise d’angoisse, sa nostalgie du passé ou sa peur devant l’inconnu. Mais l’homme accompli reste celui qui est sans cesse en voie d’accomplissement, dépasse son angoisse et sa nostalgie, recompose sa mélodie intérieure en vue de l’avenir où elle se projette. Pour la structure névrotique, il en est de même. Chacun de nous porte sa pluralité archaïque, ses schémas déterminants, les transfère par essais et erreurs sur ses choix objectaux, mais est capable de s’instruire au travers d’expériences multiples, de se dépasser, de découvrir l’Autre dans ce qu’il a de nouveau, d’imprévisible, de non réductible aux schémas du passé. Que le « bel aujourd’hui » de Verlaine - qui en a fort mal profité – émerge des brouillards laiteux de notre mémoire, des conflits qui en brisent les lignes ! Que le Sujet se découvre en découvrant l’Autre, ou découvre l’Autre dans son unicité parce qu’il sait lui-même émerger des pluralités qui le poussent dans des dédales sans issue. Le donjuanisme est névrotique. Le dialogue du Cantique des cantiques, dans sa symphonie inachevée - la fuite sur les collines -, est une quête, une double quête de la présence réelle. D’où viennent-ils, chacun d’eux ? Ils se cherchent à Jérusalem, dont le nom signifie et paix et plénitude. Ils se cherchent sur « la trace des brebis » ou « près des huttes des bergers ». Et « Qui est-elle celle qui monte du désert, appuyée sur son bien-aimé ? ». Elle est, ils sont tous deux issus de ces problématiques déjà chargées de sens : le désert ou retentit la Parole, les traces de pas de ceux qui ont foulé le sol en gardant les troupeaux. Oserons-nous dire qu’ils sont Mémoire ?... »
Eliane Amado Lévy-Valensy in La névrose plurielle, Paris 1992, edit.Aubier p.53-54




